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Rescapés de la guerre des frontières néocoloniales. Récits marocains des routes de la mort

Introduction

En s’appuyant sur les propos de trois migrants marocains rescapés, ce chapitre analyse quelques-uns des mécanismes contemporains de production de la mort aux frontières européennes, les trajectoires de ces survivants constituant un matériau empirique décisif pour saisir l’effectivité et les régimes d’action de la violence frontalière. L’enjeu n’est toutefois pas uniquement de documenter, par la parole des survivants, les modalités du laisser mourir intentionnel et l’exposition à la blessure et à la mort. L’article plaide pour dépasser une ligne de fracture analytique persistante dans une partie de la littérature africaine et afrocritique : la séparation entre « Africains noirs » et « Nord-Africains » dans l’étude des dispositifs létaux frontaliers. Une telle division reconduit implicitement la partition raciale instituée et entretenue par les discours et pratiques des gouvernements dominants du nord, alors même que les politiques migratoires qui s’exercent sur les populations postcoloniales non-européennes opèrent de manière continue, indifférenciée et cumulative à l’échelle du continent africain, quelle que soit l’appartenance ethnique, linguistique ou nationale des migrants privés de visas, et donc de droit de circulation.

Les trois récits ici mobilisés invitent précisément à réaffirmer l’unité matérielle des expériences africaines face au régime frontalier : Marocains, Tunisiens, Algériens, Syriens, Soudanais ou Sénégalais sont soumis aux mêmes interdictions de mobilité, aux mêmes risques mortifères, aux mêmes routes dangereuses et étirées[1], et aux mêmes formes de tri postcolonial qui structurent l’espace Schengen. En suivant des récits de migrants-survivants à partir du Maroc et de la Méditerranée, il s’agit ainsi de restituer l’unité de cette exposition, contre les grilles de lecture qui la fragmentent. Ces rescapés des routes dangereuses, notamment celles et ceux ayant survécu à des accidents et assisté à la mort d’autres migrants pendant le même voyage, portent la mémoire brute de la guerre des frontières et rendent lisible, dans l’épaisseur de leurs expériences corporelles, la continuité d’une politique qui détruit, trie et sélectionne les corps africains, du Maghreb au Sahel et partout là où Schengen et les systèmes des visas viennent s’interposer dans la libre circulation.

En donnant à lire ces récits dans leur forme première – parfois à travers des extraits d’entretiens restitués intégralement –, il s’agit de reconstituer, par fragments, une géographie de la mort, de la blessure et de la disparition reliant les rives du Maghreb, du Sahel, d’autres régions d’Afrique et de l’Europe. Ces expériences s’inscrivent dans une continuité de violences néocoloniales qui affectent, de manière différenciée mais indissociable, l’ensemble des migrants africains pris dans les engrenages d’une colonialité frontalière en reconfiguration.

L’analyse procède en trois temps. Dans un premier temps, une vignette ethnographique issue d’observations réalisées à Beni Mellal, au sein de familles du Moyen-Atlas confrontées à la disparition d’un proche, permet de situer l’enquête dans le vécu des communautés touchées par la mort frontalière. Suivre ces familles conduit à la rencontre d’un rescapé – Ghali –, témoin direct d’un naufrage ayant entraîné la disparition de quarante et un migrants : le récit de la tragédie qu’il reconstitue permet d’amorcer une compréhension de la destruction des jeunes – entre autres catégories – marocains par la frontière.

Deuxièmement, l’expérience de Ghali sera complétée par celle de Salah, migrant marocain dont les demandes de visa ont été refusées, rescapé d’un naufrage au large de Tan-Tan et témoin de la mort de plusieurs migrants sur une autre route, atlantique, vers l’Europe. Son récit permet d’approfondir l’analyse des différentes modalités d’exposition à la mort et de leurs effets sur les projets migratoires.

Enfin, nous proposons une analyse détaillée du témoignage de Fayez, rencontré en Tunisie parmi un groupe de harraga marocains. La richesse de son récit, décrivant le voyage dangereux via les routes des Balkans, éclaire l’épistémologie migratoire forgée par les migrants eux-mêmes : préparation des itinéraires, diversification des routes pour contourner des polices qui tuent, circulation des récits de survie et production de savoirs permettant de négocier l’émigration et de résister à la guerre des frontières. À travers ces récits, ce chapitre montre que la nécropolitique européenne ne se contente pas de tuer, blesser ou expulser mais elle produit aussi les conditions d’émergence de savoirs migratoires qui lui résistent quand ils trouvent un cadre de « contre-attaque », et cela au sein d’une Afrique unifiée par l’expérience commune de l’exposition à la violence frontalière de l’Europe


[1] Le désert du Sahara étant en effet un lieu de massacre principalement destiné au corps noirs, du fait de l’externalisation et l’interdiction de voyage directement depuis les capitales des pays africains situés au sud du Sahara.