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Ormuz en Afrique du Nord : la Guerre pour les Opérateurs

Article par Idriss Hadjnacer

Toute crise suffisamment profonde ne se contente pas de traverser les économies. Elle en réécrit les règles.

Le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz s’est fermé. Trois mois et demi plus tard, le 17 juin, l’Iran et les États-Unis signent un mémorandum d’entente destiné à le rouvrir. Entre ces deux dates, le statut du détroit a oscillé entre fermeture complète et blocus perméable. L’architecture des échanges est refaçonnée.

Ce qui frappe dans cet épisode, ce n’est pas la violence du choc initial. C’est la manière dont ses effets se sont propagés de façon remarquablement inégale. Des pays comparables, exposés aux mêmes flux commerciaux, ont connu des trajectoires divergentes. Comment expliquer qu’un même choc produise des conséquences aussi différentes ?

Trois questions se sont immédiatement imposées. Qui peut encore y aller ? À quel prix ? Qui peut s’en passer ? L’analyse qui suit commence avec elles. Elle propose un cadre conceptuel. La crise d’Ormuz en constitue le point de départ empirique. Les réponses habituelles traitent ces questions de façon morcelée. Les restrictions de passage sont lues comme des chocs géopolitiques. Les variations de prix comme des ajustements de marché. L’érosion des amortisseurs comme un problème de coordination ou de résilience. Pourtant leur juxtaposition laisse apparaître un angle mort. L’approche morcelée décrit les mécanismes sans rendre compte de la logique commune qui les relie. La crise d’Ormuz rend cette logique particulièrement saillante. Cette analyse ne prétend pas décrire de loi universelle. Les réalités sont toujours plus complexes qu’un modèle. Mais elle donne un vocabulaire pour décrire ce que les approches fragmentées ne capturent pas.

Le choc initial : la concrétisation multisectorielle

La fermeture d’Ormuz a retiré entre 10 et 20 millions de barils par jour, soit jusqu’à un quart du commerce pétrolier. Un cinquième du GNL (AIE). Les capacités de contournement et réserves stratégiques n’ont absorbé qu’une fraction du choc. Le reste s’est diffusé en corrections de prix sur les substrats chimique et métallique dont la logistique s’était comprimée autour d’un corridor à faible latence. Le naphta a bondi de 78% (Yonhap Infomax) (TraderKnows). Le soufre de 119% (S&P Global). L’ammoniac de 36%. L’hélium a doublé après l’arrêt partiel de Ras Laffan (Financial News). L’acide sulfurique, indispensable à la lixiviation, a grimpé jusqu’à 1000% sur les segments les plus tendus en Chine (Firstpost).

Ces déformations du signal-prix se sont répercutées sur les chaînes de production. Les indices PMI manufacturiers de la zone euro se contractent, avec une aggravation en mai (S&P Global). Les coûts énergétiques ont renchéri les intrants agricoles. La FAO note un resserrement du délai de stabilisation des systèmes alimentaires (FAO). La hausse des coûts élargit les déficits publics. Le rendement du Trésor américain à 30 ans a franchi les 5%. Son plus haut niveau depuis 2007 (Goldman Sachs).

Ces prix ne sont pas le véritable enjeu de la crise. La stratégie iranienne n’a pas seulement bloqué un détroit. Elle a démontré qu’elle pouvait en faire une arme. Une arme qui reste chargée. Posée ostensiblement sur la table des négociations. La crise est désormais latente. L’équilibre actuel, fragile. Cette fragilité est un levier pour Téhéran. Mais à quelle fin avoir chargé cette arme ? Pour contrôler quoi au juste ?

Ormuz : mais qu’est-ce qu’un détroit ?

Pour comprendre les enjeux, il faut prendre du recul. Plusieurs pas. Qu’est-ce qu’un détroit ? Un point. Non. Deux points. Un à l’entrée. Un à la sortie. Encore plus essentiel : ces deux points peuvent être connectés. Nous avons un chemin possible. Ajoutons de l’eau entre les rochers et les points. Une architecture apparaît. Ormuz. Le chemin n’est plus seulement possible. Il devient disponible.   

Les deux points ne sont pas équivalents. Ajoutons d’autres points sur la carte. L’entrée du détroit est reliée aux champs pétroliers du Golfe. La sortie est reliée aux grandes routes maritimes mondiales. À mesure que les connexions apparaissent, les points cessent d’être de simples positions. Ils deviennent des hubs. Des lieux où plusieurs chemins disponibles se rencontrent et se séparent.

Nous avons un détroit. Mais il n’a pas encore d’enjeu. Introduisons une ressource. Un baril de pétrole. Comme ceux exportés par les producteurs du Golfe. Plaçons maintenant deux barils à l’intérieur du détroit. Le premier se trouve sur un hub relié à la sortie par un seul chemin. Depuis cette position, une seule possibilité s’offre à lui. Traverser les eaux d’Ormuz. Le second est placé sur un autre hub. Celui-ci est relié au détroit, mais aussi à un oléoduc. Deux chemins lui permettent d’atteindre la sortie. Traverser le détroit. Ou emprunter le pipeline.

Les deux barils sont identiques. Seule leur position change. Pourtant leurs possibilités ne sont plus les mêmes. Le second dispose de davantage de chemins pour atteindre sa destination. Son « atteignabilité » est plus grande. Sa marge de manœuvre augmente. Son passage devient aussi plus difficile à contester. Même si une voie se ferme, l’autre reste ouverte.

Ne conservons que notre premier baril pour la suite. Tout est encore statique. Inerte. Voit-on réellement le baril bouger ? Non. Nous ne voyons jamais son mouvement continu. Nous n’observons qu’une succession de positions. Ici. Là. Là-bas. Des positions actualisées. Entre ces positions, une infinité d’autres existent. Nous ne les voyons pas. Mais de la succession des actualisations émerge un ordre. Une série de clichés instantanés ordonnés. Une temporalité.

Cette temporalité permet de définir des événements. Qu’est-ce qu’un événement ? Une transformation de la configuration du système. Parfois cette transformation modifie les chemins disponibles. Une guerre. Le bombardement d’un pipeline. L’ouverture d’un nouveau corridor. L’architecture est alors refaçonnée. Mais un événement n’a pas toujours besoin de crise. Un baril traverse simplement le détroit. Son passage laisse une trace dans la configuration du système. Il peut par exemple rendre le chemin plus facile pour le baril suivant. Ce passage est un événement.

Nous y sommes. Trois objets seulement. Une architecture. Une ressource. Un déplacement. Trois questions s’imposent. Trois questions liées aux trois moments du déplacement. Avant le déplacement, quels chemins existent ? Pendant le déplacement, qu’est-ce qui freine ? Après le déplacement, quelle marge de manœuvre subsiste ?

Ces trois questions ne sont pas des interrogations abstraites. Elles désignent trois propriétés mesurables du système. L’accès. La friction. L’élasticité. Trois opérateurs. Trois leviers que la crise a rendus visibles et que la suite de cette analyse examine un par un.

Les opérateurs de contrainte : enjeux de la guerre

Avant la crise, ces trois questions existaient déjà. Elles étaient diffuses. L’accès allait de soi. La friction se lisait dans les prix. L’élasticité du système n’était pas mise à l’épreuve. La fermeture du détroit a concentré le risque. Les trois questions sont devenues visibles. Aiguës. Palpables. Et immédiatement contestées.

L’opérateur d’accès est discret. Souvent binaire. Le chemin est disponible. Ou il ne l’est pas. L’opérateur compte le nombre de chemins disponibles permettant à une ressource d’atteindre un objectif. Mais derrière cette mesure se joue une lutte pour le contrôle de ces chemins. Les Etats-Unis et l’Iran se disputent l’autorité sur le détroit. Chacun veut définir l’accès. Cette contestation ne disparaît jamais. Parfois elle est en régime aigu. Militaire. Des blocus. Des combats ouverts. Parfois elle est en régime latent. L’ordre devient bureaucratique. Relativement stable. Jusqu’à ce qu’il se fissure. À l’heure actuelle, cet équilibre n’a pas encore été atteint. D’un côté l’Autorité du Détroit du Golfe Persique (New York Post). De l’autre, les sanctions occidentales en amont (OFAC), les contentieux privés (Lexology) et saisies d’actifs en aval (Fox Business). Des obligations mutuellement exclusives. Les observables incluent la création d’autorités de transit, les changements de régimes de sanctions, les files d’attente de navires.

L’opérateur de friction est continu. Il mesure un coût. Il agrège l’effort, le temps et le risque. Cette mesure traduit une autre contestation. Elle aussi permanente. Définir qui maîtrise l’effet‑prix. Rendre le passage moins cher pour ses alliés. Plus cher pour ses rivaux. En régime aigu, cette contestation est volatile. Les prix décrochent. Les primes assurantielles de guerre ont atteint 3% de la valeur de la coque, contre 0,25% avant le conflit (Reuters). En régime latent, l’ordre devient tarifaire. La volatilité retombe. Les prix redeviennent stables. Le coût du passage, prédictible. Aujourd’hui, cette stabilisation reste incomplète. L’Iran explore des mécanismes assurantiels domestiques pour réduire sa dépendance à un monopole occidental (Al Jazeera).Les observables incluent les primes d’assurance, les spreads souverains, les écarts entre prix spot et contrats à terme.

L’opérateur d’élasticité est systémique. Il mesure une capacité. Celle du système à absorber un choc et à redistribuer la charge. Cette capacité n’est pas fixe. Elle émerge. De la redondance des itinéraires. De la diversité des sources. Des amortisseurs disponibles. Cette capacité devient elle aussi un objet de contestation. Etablir qui garantit la stabilité du système. En régime aigu, le système est désordonné. Chaque État poursuit son intérêt immédiat. Sans coordination. Le 1ᵉʳ mai, les Émirats arabes unis quittent l’OPEP. Les réserves stratégiques américaines tombent à leur plus bas niveau depuis 1983. Le système n’absorbe plus. Les réponses locales deviennent plus rapides, mais moins cohérentes. Il gagne en sensibilité. Il perd en stabilité. En régime latent, l’ordre est refaçonné. De nouvelles redondances sont établies. De nouveaux amortisseurs. Cet équilibre reste lui aussi inachevé. Les observables incluent le niveau des réserves, le taux d’adhésion aux mécanismes de coordination, de nouveaux gazoducs et oléoducs.

Ces trois opérateurs ne sont pas indépendants. Modifier l’un peut reconfigurer les deux autres. L’impasse bureaucratique accroît la frilosité des assureurs. Le retrait des assureurs durcit les exigences d’accès. L’épuisement des amortisseurs amplifie les fluctuations. Ainsi, certains assureurs conditionnent leur couverture à des routages agréés par les institutions iraniennes. Actuellement, les périodes aiguës et latentes alternent, sans que l’ordre intégré ne se stabilise encore.

La crise militaire passée ? Les opérateurs restent‑ils pertinents ?

Asymétrie et hystérèse : les cicatrices des évènements

Le détroit, en tant que système, ne se contente pas d’agréger les évènements. En les empilant de façon ordonnée, il crée son passé. Une résolution diplomatique ne restaure pas l’équilibre antérieur. Les amortisseurs qui ont absorbé le choc ne constituent qu’un transfert intertemporel de contrainte. Une autorité de transit créée ne disparaît pas mécaniquement avec le cessez‑le‑feu. La compression des primes d’assurance exige une longue période d’accalmie vérifiée (The Guardian). Un cartel fracturé ne se reconstitue pas par simple décret. De nouveaux oléoducs et gazoducs sont annoncés.

L’hystérèse, le fait qu’un système conserve la trace des chocs, n’est pas une irréversibilité absolue. C’est une asymétrie structurelle née des actualisations. Elles définissent un avant et un après. Toutes les actualisations ne produisent pas d’hystérèse. Si un événement peut être parfaitement annulé, alors il ne laisse aucune trace durable dans la configuration du système. Toutes les actualisations ne produisent pas d’hystérèse à toutes les échelles.

Concernant Ormuz, la crise a déjà modifié les anticipations de manière durable. Les autorités américaines elles‑mêmes ont conclu en juin que l’Iran peut désormais fermer le détroit « à volonté » (CNN). La configuration d’avant‑guerre n’est plus l’attracteur naturel du système. Elle est un état historique inaccessible. Une reconstruction délibérée porte un coût en temps et en effort prohibitif. Elle ne peut être immédiate.

Dans la configuration actuelle, la crise économique latente peut rester silencieuse. Couver sans éclater. Comme aujourd’hui. La crise peut aussi rompre brutalement. Le système a consommé ses amortisseurs. Un ouragan dans le Golfe du Mexique. Un El Niño intense. Le ressort est comprimé. L’arme iranienne, chargée.

En Afrique du Nord, six économies sont en train d’être mesurées.

Expositions : l’Afrique du Nord dans la matrice des contraintes

L’objectif n’est pas de prédire. Nous allons mettre les opérateurs à l’épreuve. Mesurer la position de chaque économie dans la nouvelle architecture des contraintes. Révéler les vulnérabilités que la crise met en lumière. La crise d’Ormuz recompose la marge de manœuvre des États. Chaque flux stratégique est une ressource. Son atteignabilité est reconfigurée. À cette échelle, les États sont eux-mêmes des ressources. Ils se disputent la sécurisation de ces flux.

Tunisie : patient zéro budgétaire

Le budget 2026 de la Tunisie est bâti sur un baril à 63,3 dollars (Tustex). La dette publique s’élève à 82,1% (Ministère des Finances de la Tunisie). Les réserves de change couvrent 103 jours d’importations. La Tunisie a pour objectif de financer son budget sans perdre sa souveraineté.

L’opérateur d’accès compte les chemins disponibles pour importer de l’énergie. La géographie réduit les options. La Tunisie ne manque pas de fournisseurs potentiels. Elle manque de chemins de substitution disponibles et crédibles. Infrastructures. Contrats existants. Coûts de transport. L’accès se concentre sur un nombre très limité d’options. La Libye reste instable. L’Algérie s’impose comme fournisseur dominant. Toute alternative serait considérablement plus coûteuse. Les infrastructures entre les deux pays sont déjà amorties. La Tunisie touche même un droit de redevance pour le transit des exportations algériennes vers l’Europe. La crise d’Ormuz ne crée pas cette dépendance. Elle en exacerbe la nature stratégique.

L’opérateur de friction évalue le coût de la connexion. Pour la Tunisie, ce coût s’exprime d’abord dans le prix du baril importé. Le baril venu d’Algérie est indexé sur les marchés internationaux. La crise a rendu ces marchés plus volatils. Chaque dollar supplémentaire pèse sur la balance des paiements. La volatilité s’invite dans un budget qui ne l’avait pas prévue. Elle se diffuse en prime de risque souverain. La Tunisie, déjà lourdement endettée, voit ses conditions de refinancement se durcir. Elle doit trouver des capitaux extérieurs. Des prêts. Des aides. Chaque enveloppe vient avec ses conditions. La souveraineté budgétaire se réduit à mesure que la friction augmente. La friction ne renchérit pas seulement l’énergie. Elle renchérit aussi chaque décision qui permet d’y accéder.

L’opérateur d’élasticité mesure la capacité d’absorption. Il mesure aussi la capacité à préserver des chemins disponibles malgré le choc. Cette capacité s’affaiblit. L’OPEP ne lisse plus aussi bien les prix. Les alliés du Golfe ne compensent plus autant la volatilité. Le budget est plus exposé à la variation brute. Chaque dollar de hausse qui n’est plus amorti devient une question de solvabilité. Marges budgétaires réduites. Capacités de substitution limitées. Le système conserve des chemins. Plus coûteux. Plus fragiles.

À travers les opérateurs, l’étranglement apparaît plus financier et géopolitique que volumétrique. Le pays entre dans la crise sans levier. Sans amortisseur propre. Il dépend des équilibres mondiaux à tous les niveaux. Un dilemme apparaît. Comment diminuer le risque ? Sécuriser une relation énergétique privilégiée avec un voisin plus large ? Ou préserver des marges budgétaires par des financements extrarégionaux ? Dépendance énergétique ou dépendance financière ?

Maroc et Égypte : la masse systémique comme différenciateur

Les deux pays ont des profils d’importateurs comparables. Ils devraient subir la crise de manière similaire. Ce n’est pas le cas. La différence ne tient ni au volume des importations, ni à la structure des échanges. Elle tient à une propriété que les opérateurs rendent visible. La masse systémique.

La masse n’est pas une métaphore. C’est une propriété relationnelle. Elle mesure combien d’autres ressources voient leurs possibilités reconfigurées lorsqu’une ressource change de position. Une centralité structurelle. Elle dépend du nombre de chemins qui passent par la ressource. Par son territoire. Par son marché. Par ses infrastructures. Chaque chemin supplémentaire qui dépend de lui augmente sa masse. Cette propriété n’apparaît ni dans les ratios de dette ni dans les balances commerciales. Elle apparaît dans la manière dont les opérateurs se déforment.

L’opérateur d’accès cristallise un point de défaillance unique pour le Maroc. L’Office Chérifien des Phosphates dépend structurellement du soufre importé du Golfe. La rupture d’approvisionnement a réduit la production d’OCP d’environ 30% dès le printemps (Reuters). Les revenus s’effondrent. Les coûts s’envolent. Le déficit commercial s’est creusé de 18,4% en quatre mois. Pour l’Égypte, l’accès ne disparaît pas. Il se fractionne. La position du canal de Suez place le pays au croisement d’une multitude de flux commerciaux. Quand Ormuz devient incertain, certains itinéraires sont interrompus. D’autres sont détournés. D’autres encore restent ouverts. Le risque se répartit entre plusieurs chemins. L’accès ne devient jamais nul. C’est sa prévisibilité qui se dégrade. La contrainte prend alors la forme d’un bruit structurel plutôt que d’un blocage.

L’opérateur de friction alourdit la facture énergétique des deux économies, mais selon deux régimes distincts. Au Maroc, avec une dépendance énergétique proche de 94% des importations (Banque Mondiale / AIE), l’effet est linéaire. Immédiat. En Égypte, la dépendance est plus modérée, environ 20% en 2023 (Banque Mondiale / AIE). Le choc est moins sévère. La contrainte se déplace. Elle touche davantage la structure des flux que leur volume.

L’opérateur d’élasticité révèle cette asymétrie au grand jour. Les réserves stratégiques du Maroc sont estimées entre 38 et 52 jours (LesEco.ma). L’élasticité interne est faible. L’Égypte externalise une partie de la sienne. Ses propres champs gaziers absorbent une partie du choc. Sa position régionale et le canal de Suez renforcent sa capacité à mobiliser des soutiens extérieurs. En période de stress, la masse fonctionne comme un critère de tri implicite. L’Égypte survit moins par sa résilience interne que par sa position.

Sous un même système d’opérateurs, deux topologies de contrainte contrastées apparaissent. Vulnérabilité concentrée contre exposition distribuée. La masse est une propriété que la crise rend visible. Elle donne à l’Égypte une marge de manœuvre plus grande.

Soudan et Libye : les gagnants fragmentés

Le Soudan et la Libye occupent une position paradoxale.  Leurs dotations en ressources devraient bénéficier d’un choc de prix sur les matières premières. Ce n’est pas le cas. La raison tient à une propriété de l’architecture. La fragmentation. Elle mesure la difficulté à circuler à l’intérieur même d’un hub. Autrement dit, la distance interne entre ses propres composantes. À l’échelle géoéconomique, ces pays sont des ressources. À l’échelle nationale, des architectures. Les ressources circulent difficilement en interne. Les chemins sont fragmentés. Les effets de la crise sont absorbés par cette fragmentation.

Un exemple. La Libye. Construire un pipeline domestique a un effet différent selon l’échelle. Il modifie l’architecture interne du hub. À l’échelle nationale, la fragmentation diminue. Le pétrole circule mieux entre les zones de production et les terminaux. À l’échelle supranationale, la position de la Libye dans l’espace géoéconomique est également transformée. Elle passe de « sans pipeline » à « avec pipeline ». Une même infrastructure reconfigure donc simultanément deux architectures. L’une interne. L’autre régionale.

L’opérateur d’accès n’expose ces économies qu’indirectement. Elles ne dépendent pas d’Ormuz pour leurs exportations. Mais l’économie de guerre soudanaise repose en partie sur les financements et les importations du Golfe. Ormuz perturbe ces flux. Leurs variations se répercutent sur les équilibres internes. Elles affectent notamment les réseaux d’approvisionnement et de financement des Forces de Soutien Rapide (Horn Review). Un choc sur le détroit modifie les rapports de force dans une guerre civile. Un effet de second ordre.

L’opérateur de friction produit un signal haussier. Ailleurs, ce signal stimulerait l’exportation. Ici, il se heurte à des chaînes d’exportation fragmentées. Physiquement au Soudan. Infrastructures détruites. Zones de production morcelées. Institutionnellement en Libye. Rivalités entre autorités concurrentes. Absence de cadre contractuel unifié. Le signal-prix est positif. Aucune structure ne peut le convertir en revenu. La fragmentation neutralise la friction.

L’opérateur d’élasticité révèle l’absence préalable de mécanismes de stabilisation. Aucun fonds souverain. Aucune capacité de lissage macroéconomique. Un choc positif ne peut pas être converti en trajectoire soutenable. Le signal-prix ne trouve aucune structure pour le transformer en capacité d’investissement. La marge de manœuvre n’augmente pas. Les gains potentiels restent non capturés. Non convertis.

Ces économies disposent de ressources stratégiques sans disposer de l’architecture nécessaire pour améliorer leur position stratégique. Les opérateurs ne révèlent pas seulement des contraintes. Ils révèlent l’absence de mécanismes de conversion entre dotation et position. Le Soudan et la Libye illustrent une neutralisation des avantages comparatifs par fragmentation interne.

Algérie : la distance structurelle

Les économies précédentes ont fait apparaître quatre configurations : la transmission, l’interaction convergente, la négociation par masse systémique et la neutralisation par fragmentation. Le cas algérien en révèle une cinquième.

Jusqu’ici, les opérateurs ont été présentés comme des mesures. Mais ces mesures ont des adresses. L’opérateur d’accès se lit dans le détroit lui-même, dans les tribunaux, dans les régimes de sanctions. L’opérateur de friction est inscrit dans les marchés financiers et physiques de Londres, New York ou Genève. L’opérateur d’élasticité est dispersé entre Washington, Bruxelles, Vienne et les capitales du Golfe. La distance qui sépare une économie de ces observables détermine l’intensité de la transformation subie. La distance structurelle se définit comme l’éloignement d’un pays par rapport aux nœuds où les opérateurs sont lisibles. Elle dépend du routage des flux, de l’intégration financière et de la dépendance institutionnelle. Plus cette distance est grande, plus la transmission est atténuée. Les économies présentant une distance structurelle élevée devraient connaître une transmission plus faible des opérateurs. L’Algérie constitue ici un cas particulièrement lisible.

L’opérateur d’accès lie l’exposition à la dépendance au transit par Ormuz. Le gaz algérien emprunte surtout des gazoducs. Il ne rencontre ni l’Autorité du Détroit du Golfe Persique ni la double contrainte des sanctions. L’exposition est indirecte. La paralysie du détroit bloque les concurrents du Golfe. Elle accroît la demande de gaz algérien (Arab News). Le choc se transforme en pression sur les capacités de production du pays.

L’opérateur de friction a un effet limité mais plus prononcé. Les exportations empruntent des routes méditerranéennes moins risquées. L’exposition résiduelle est indirecte. La prime de risque du brut du Golfe affecte le prix de référence auquel le pétrole algérien est indexé. Une transmission atténuée. Principalement positive.

L’opérateur d’élasticité est celui dont l’impact pourrait devenir le plus mesurable. L’Algérie ne dépend ni des quotas OPEP ni de réserves stratégiques externes. L’exposition résiduelle passe par la volatilité budgétaire. Le Fonds de Régulation des Recettes en absorbe une partie.

La distance structurelle module l’intensité des conséquences locales. Des portes se ferment. D’autres s’ouvrent. Une faible distance rapproche une ressource des lieux où les opérateurs se lisent. La compétition entre les États‑Unis et l’Iran porte sur le contrôle de ces hubs. Une distance élevée peut offrir une autonomie de mouvement accrue. A condition que l’économie ne soit pas exclue des flux essentiels. Une zone de couplage faible où le manque d’intégration peut devenir une opportunité. Une possibilité conditionnelle. Pas une prédestination.

La Sahelocratie, le pouvoir par le rivage[1], peut être interprétée comme la traduction stratégique de cette position. Une configuration de distance structurelle couplée à une stratégie d’attraction articulant interfaces maritimes et terrestres. Une alternative aux détroits contestés. Ne pas recevoir les règles. Les écrire[2].

Conclusion : une grammaire pour naviguer sur la matrice des contraintes

L’analyse de la crise d’Ormuz a permis de mettre en évidence une difficulté analytique. Des économies soumises à une même perturbation ne subissent ni les mêmes contraintes, ni ne conservent les mêmes marges de manœuvre. Les explications classiques décrivent ces différences à travers une multitude de mécanismes mais adoptent rarement un cadre d’analyse commun.

Cette étude propose un langage commun. Elle repose sur trois mesures. Les opérateurs de contrainte. Accès. Friction. Elasticité. Ils décrivent trois dimensions complémentaires de toute reconfiguration des possibilités d’action. L’ambition n’est pas de remplacer les approches existantes. Il s’agit de fournir une grille capable de les articuler au sein d’un même cadre analytique.

L’application de ce cadre aux économies nord-africaines fait apparaître des propriétés qui ne sont pas capturées par les indicateurs macroéconomiques habituels. La masse systémique mesure l’ampleur des reconfigurations qu’une ressource est capable de provoquer dans son environnement. La fragmentation interne décrit la difficulté de convertir une dotation en capacité d’action effective. La distance structurelle caractérise le degré de transmission des contraintes en fonction de la position occupée dans l’espace géoéconomique. Ces propriétés ne remplacent ni les variables économiques classiques ni les facteurs institutionnels. Elles constituent un niveau d’analyse supplémentaire. Elles permettent de comprendre pourquoi des économies comparables réagissent différemment à un même choc.

Rien, dans cette approche, n’est propre au détroit d’Ormuz. Le cadre n’est pas construit pour expliquer une crise particulière, mais pour analyser des situations dans lesquelles des flux essentiels voient leur atteignabilité reconfigurée. Qu’il s’agisse de chaînes d’approvisionnement, de réseaux financiers, de systèmes migratoires ou, plus largement, de tout système organisé autour de ressources et de flux, les mêmes questions demeurent. Quels chemins sont disponibles ? À quel coût ? Et avec quelle capacité d’absorption ?

Le cadre présenté ici n’a pas la prétention de constituer une théorie générale. Il propose un angle de lecture qui pourrait désormais être confronté à d’autres crises, à d’autres terrains et, le cas échéant, à une formalisation plus rigoureuse. Son extension reste ouverte à de nouveaux horizons.


[1] De l’arabe sāḥil, signifiant côte ou rivage, et du grec kratos, signifiant pouvoir.

[2] Le concept de Sahelocratie a été proposé pour la première fois dans deux travaux antérieurs :

– Twala, La Partie d’Ormuz ou le réveil de la Sahelocratie, 4 mai 2026, https://twala.info/fr/opinions/crise-ormuz-algerie-puissance-sahelocratie

– Middle East Eye, How the Strait of Hormuz crisis is reshaping the old world order, 7 June 2026, https://www.middleeasteye.net/opinion/how-strait-of-hormuz-reshaping-world-order

Le présent article en fournit la première articulation analytique et l’intègre dans un cadre théorique explicite.