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LE BRAS ARMÉ DISCRET D’ANKARA

SADAT, supplétifs syriens et force déléguée turque

INTRODUCTION

Depuis le début des années 2010, la Turquie n’a pas seulement étendu son périmètre d’action militaire : elle a changé de méthode. En Syrie, en Libye, au Haut-Karabagh, au Qatar, en Somalie et, plus récemment, dans plusieurs zones du Sahel, Ankara mêle des moyens que l’on présentait autrefois comme séparés : soldats réguliers, drones, conseillers, sociétés privées, combattants syriens recrutés par contrat, accords de formation et matériel produit par son industrie de défense.

Cette combinaison répond à une contrainte simple. La Turquie veut agir loin de ses frontières, mais son armée conventionnelle ne peut pas être engagée partout sans coût politique, humain et diplomatique, et son appartenance à l’OTAN pèse sur certaines formes d’engagement direct. Un soldat turc tué en opération extérieure crée une responsabilité publique immédiate. Un combattant syrien recruté par contrat, acheminé par un réseau intermédiaire puis présenté comme volontaire laisse, lui, une marge de démenti.

C’est dans cet espace que se situe SADAT International Defense Consultancy. Fondée en 2012 par le général de brigade à la retraite Adnan Tanrıverdi et vingt-deux autres anciens officiers et sous-officiers turcs, la société se présente comme une entreprise de conseil, de formation et de logistique militaire. Cependant, cette façade commerciale n’explique pas tout. SADAT est juridiquement privée, politiquement proche du pouvoir, idéologiquement marquée, et son nom revient à chaque grand épisode de la projection indirecte turque1.

La question est par conséquent la suivante : comment la Turquie se sert-elle de SADAT, des supplétifs syriens et de la formation militaire exportée pour projeter sa puissance tout en réduisant le coût politique de l’engagement direct?

Néanmoins, une lecture purement stratégique laisse de côté l’essentiel pour qui s’intéresse aux rapports de pouvoir : à qui profite ce système, et qui en paie le prix? Derrière la souplesse diplomatique se cache une économie politique. En haut, une industrie de défense en plein essor, adossée à des réseaux d’affaires proches de l’AKP, capte des profits et du capital symbolique. En bas, des combattants syriens appauvris vendent leur force et leur vie contre des salaires rognés, pendant que les civils des théâtres concernés encaissent une part du coût. Cet article tient donc les deux fils à la fois : le dispositif stratégique et la manière dont il répartit la richesse et le risque. Y répondre suppose de séparer les faits établis des allégations, car les sources sont d’inégale valeur. Certaines relèvent du document officiel : communications de rapporteurs des Nations unies, rapports américains, textes normatifs. D’autres viennent des organisations syriennes, de médias d’investigation ou d’acteurs d’opposition. À celles-ci s’ajoutent des travaux d’économie politique du conflit, des enquêtes sur le marché du travail combattant syrien et des données sur l’industrie de défense turque. Les premières fixent le cadre. Les secondes éclairent les mécanismes, mais demandent de la prudence dès lors qu’elles portent sur des opérations clandestines.