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De l’émigration « forcée » à la naturalisation défensive : expériences de la main d’œuvre qualifiée tunisienne

Introduction

Les États modernes peuvent être divisés en deux types : les États d’émigration (de départ) et les États de l’immigration (d’accueil). C’est du moins une réalité qui marque particulièrement le pourtour méditerranéen, dans lequel de vieilles relations coloniales se sont transformées, à l’ère de la gestion migratoire, en une frontière tangible entre des pays où la mobilité est garantie pour les citoyens et des pays où celle-ci relève du privilège et du classement.

Ce constat généraliste n’a pas pour objectif d’effacer les nuances entre ces catégories ou entre les États en matière d’immigration et de mobilité, mais de souligner l’importance de cette distinction, héritée des rapports entre pays anciennement colonisateurs et pays ayant accédé à l’indépendance. Aujourd’hui, cette réalité n’a de cesse de se creuser, fondée sur des souffrances migratoires et des dispositifs violents intrinsèques à un mode de développement structuré par la frontière : au Nord, une main-d’œuvre sélectionnée pour contribuer à une économie hyper organisée ; au Sud, une richesse souvent perdue, sauf lorsqu’il s’agit de comptabiliser les revenus des diasporas transférés vers les familles.

Cet article s’intéresse à une population cible des politiques migratoires, formées par les gouvernements européens ayant fait le choix de l’immigration choisie, à savoir la main-d’œuvre qualifiée du Sud. Notre hypothèse s’articule sur le fait que ces politiques ne se déploient de manière efficace que si elles trouvent une disponibilité chez les personnes qualifiées pour émigrer vers le Nord. Cette émigration, pour les personnes concernées, se réaliserait sous l’effet de contraintes multiples, mais surtout face à l’endurcissement des frontières et à la mise en place des mécanismes de sélection. Une telle cause se conjugue au risque de se retrouver enfermées à jamais dans une société connaissant le dysfonctionnement structurel de ses services économiques en temps de crise de l’État postcolonial.

Deux questions guident notre restitution :

Première question:

Comment l’émigration des élites et des personnes qualifiées se manifeste-t-elle dans la société de départ ? Pour y répondre, nous la déclinons en deux sous-questions : y a-t-il une conscience au sein de l’État de la problématique des départs des personnes qualifiées ? Comment les personnes rencontrées, appartenant à cette catégorie, perçoivent-elles leurs départs et les causes qui les mettent sur la route migratoire vers l’Europe ?

Seconde question :

Comment les dispositifs migratoires formés dans le Nord (dans le giron des politiques coloniales et industrielles) se déploient-ils jusque dans l’intime des subjectivités dans les pays du Sud, amenant des personnes qualifiées à privilégier l’émigration malgré ses coûts élevés ? Plus spécifiquement, quels sont les dispositifs, une fois la frontière maîtrisée par la fermeture et la sélection depuis 1995, qui émergent pour déclencher “l’angoisse de rester” et propulser ainsi un ardent désir de départ chez des catégories censées représenter la frange nationale et le bras étatique de la construction de l’État-nation moderne dans le Sud ?