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Le conte de fées de la gestion des frontières

Article par Sofian Philip Naceur

l’instrumentalisation du dogme du contrôle des migrations pour perpétuer le régime néocolonial et marchandiser la mobilité humaine


La migration dite «régulière» est à l’ordre du jour. Il est argumenté par Sofian Philip Naceur que la notion de «gestion des frontières» est enracinée dans les tactiques de contre-insurrection et de pacification et que la fusion du contrôle des migrations et de l’extraction de main-d’œuvre en un seul concept néocolonial ne représente rien de moins que cette notion.

Il ne fait pas défaut de représentant.e.s qui, avec une persévérance remarquable, nous remémorent que le «bien-être et le progrès» de l’Europe ont été atteints durant l’ère coloniale, au détriment des Damnés de la Terre, ainsi que l’a relaté Frantz Fanon en 1961. Et comment cette exploitation systématique a évolué depuis la prétendue «décolonisation». Ou, pour reprendre les termes de l’auteur Ngugi wa Thiong’o dans sa collection d’essais Décoloniser l’Esprit publiée en 1987 : «Les ressources naturelles et humaines du continent africain continuent de bénéficier au développement de l’Europe et des États-Unis ; mais on a persuadé l’Afrique qu’elle devait exprimer sa gratitude envers ces puissances pour leur assistance.»

Quarante ans après sa publication, la situation a peu évolué, du moins en théorie. Seule la panoplie des instruments, des discours et des terminologies employées pour maintenir et perpétuer cet ordre extractiviste s’est transformée. La perpétuation et la reproduction de cet ordre s’articulent aujourd’hui autour de plusieurs axes, dont celui de la migration.

La politique-cadre principale à ce sujet, telle que définie par les gouvernements et une large gamme d’organisations des Nations unies, d’ONG, d’entrepreneurs privés et de médias, se décline en termes de «gestion des migrations», «gestion des frontières» ou «gouvernance des migrations». Ces trois notions sont constamment mentionnées dans les discours, les déclarations et autres communications gouvernementales. Cependant, elles conservent toujours une connotation technique et apolitique. L’étiquette «gestion» et le slogan «sûre, ordonnée et régulière» ne sont, en revanche, qu’un leurre. Ils servent à masquer la suppression, la contention, le filtrage et la racialisation de la migration, qui répondent aux besoins des économies métropolitaines et aux intérêts politiques des élites du Nord comme du Sud.

Depuis les années 1990, les (néo)libéraux du Nord ont adopté progressivement, puis de manière irrévocable, la notion de «gestion des migrations». Ils ont mis en œuvre avec succès une combinaison de politiques visant à militariser les frontières, à contrôler la mobilité des populations, à réduire le droit international à ses plus simples expressions et à présenter le manque de main-d’œuvre comme un concept néocolonial par excellence.

Dans le cadre de ce concept, un éventail de mesures est prévu, allant de l’érection de de barrières et de murs, qu’elles soient visibles ou invisibles, à la collecte de données, en passant par des expulsions, des programmes de recrutement de main-d’œuvre, et de l’«aide au développement» à un flot incessant de projets de «renforcement des capacités».

Concrètement, cela va du plan Rwanda du Royaume-Uni, très controversé, aux accords de recrutement de main-d’œuvre entre les gouvernements du Nord et du Sud, en passant par la fourniture d’équipements aux soi-disant «garde-côtes libyens» par des États européens, la collecte à grande échelle de données biométriques dans les aéroports du Sénégal ou des États-Unis, les centres de demande de visa gérés par des entreprises au Botswana ou en Afrique du Sud, l’«aide» à la formation policière apportée aux autorités du Ghana, du Liban ou de la Côte d’Ivoire, le soutien de l’UE à l’adoption de lois contre la traite des êtres humains ou en matière d’asile en Égypte, la promotion de «partenariats de talents» au Bangladesh ou au Maroc, ou encore les centres de détention offshore des migrant·e·s financés par Canberra à Nauru ou en Papouasie-Nouvelle-Guinée, aux projets de «développement» visant à améliorer l’accès aux soins de santé et à l’eau potable au Burkina Faso, en passant par le déploiement d’agents d’immigration auxiliaires dans les aéroports algériens ou pakistanais et les enquêtes sur les migrations internationales en Tunisie.

Continuités (néo)coloniales

La gestion des migrations est, pour résumer, un mélange de tactiques de contre-insurrection et de gouvernance extractiviste, une fusion entre pacification impériale et pillage semi-formalisé, ainsi qu’une panoplie d’outils alliant récompenses et sanctions, imposée à des populations racialisées dans le but de marchandiser la mobilité et de discipliner les «damné.e.s». Néanmoins, une multitude de ces politiques, tactiques ou recettes semi-standardisées sont tout sauf novatrices et s’inscrivent dans une logique coloniale. Les origines de ces pratiques sont souvent retrouvées, aussi effroyable que cela puisse paraître, dans l’époque coloniale, comme l’ont démontré de manière éloquente les recherches de Yazid Benhadda sur la manière dont la migration marocaine a été pilotée par l’administration impériale française en «interdisant ou en réglementant la mobilité» vers la France dès les années 1920, ou encore la dernière contribution de Ntsika Dapo pour ‘Africa is a country’ sur la fabrication et l’orientation de l’identité et de la main-d’œuvre à travers l’Afrique par les empires coloniaux.

Initialement propagée par les États anglophones du Nord comme technique de gouvernance, cette notion a été remodelée par les libéraux européens qui en ont fait l’un de leurs piliers majeurs. Depuis, ils ont largement étendu ce concept à la gestion des frontières et de la migration. À l’heure actuelle, le continent africain constitue l’un des théâtres d’opération privilégiés par les défenseur.se.s de ce concept. Les principaux projets correspondants ont été créés par les États du Nord, tandis que leur mise en œuvre est assurée par les organismes publics, les ONG de soutien, les entrepreneurs privés et les instances supranationales telles que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), l’agence allemande de développement GIZ ou l’International Centre for Migration Policy Development (ICMPD) (le Centre international pour le développement de la politique de migration). Les acteurs qui souhaitent promouvoir et étendre cette notion dans le monde disposent de divers outils. Cependant, les deux plus efficaces sont la communication et la formation médiatique, ainsi que les forums de discussion intergouvernementaux.

Un manuel de formation de 200 pages sur la gouvernance des migrations a été publié en octobre 2025 par la Commission de l’Union Africaine. Ce manuel s’adresse aux professionnels des médias et au personnel de communication des ONG du continent. L’ICMPD prétend que son document vise à consolider des rapports « précis » sur la migration « à partir des connaissances et des faits, au lieu de se baser uniquement sur les informations des groupes médiatiques d’autres régions ». Plusieurs manuels similaires destinés aux journalistes ou aux organisations de la société civile ont déjà été publiés au cours de la décennie précédente, soit par des organisations telles que l’OIM ou des écoles du journalisme et des médias du Nord, dans le but d’étendre les ordres de gestion dans le Sud.

Ce guide d’entraînement rappelle la précédente tentative de l’industrie du régime frontalier. Elle visait à utiliser de plus en plus l’Union Africaine comme diffuseur. La publication du manuel est certainement faite pour être suivie par une nouvelle vague d’ateliers. Ces derniers seront financés par l’Union Européenne et destinés aux médias et aux équipes de communication. Ils seront configurés pour marteler une conception dirigée et marchandisée de la migration et la propager dans l’esprit des gens.

Dans l’intervalle, les forums de discussion intergouvernementaux sont instrumentalisés pour leurrer les représentant.e.s des gouvernements et les acteurs civils de la migration vers ce que la tribune sur la plateforme Refugees4Refugees qualifie de «ruée symbolique pour la collaboration». En contrepartie, ces dernier.e.s «deviendront complices de programmes conçus pour faciliter l’externalisation des frontières européennes». Depuis les années 1990, les gouvernements du Nord global ont pris l’initiative de financer la mise en place et le fonctionnement d’organisations de conférences semi-institutionnalisées. Ces conférences ont pour but de faciliter les consultations privées informelles sur les dynamiques et politiques de migration entre les États du Nord et du Sud.

Le premier forum de cette envergure fut le Processus de Budapest, placé sous l’égide de l’ICMPD depuis sa création en 1993, et qui s’étend à 52 États à travers l’Europe et l’Asie. Alors que le Processus de Bali, l’Abu Dhabi Dialogue (Dialogue d’Abou Dhabi) et le Processus de Prague visaient particulièrement l’Asie, trois forums additionnels impliquaient les gouvernements africains : le Le Dialoge sur la migration pour l’Afrique australe (MIDSA) mis en place en 2000 par l’OIM, impliquait les 16 membres de la Communauté de développement de l’Afrique australe (CDAA) et neuf observateurs, dont le Canada, l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni ; le Processus de Rabat, lancé par l’ICMPD depuis 2006, rassemblait 57 gouvernements européens et ouest-africains ; et, depuis 2014, le Processus de Khartoum, également dirigé par l’ICMPD, visait les gouvernements nord et est-africains.

Ces forums sont le théâtre de discussions sur les modifications législatives, les réglementations en matière de voyage et les pratiques policières. Ces changements ont un impact considérable sur la vie quotidienne de millions de personnes. Cependant, aucune transparence ni aucun regard public n’est permis lors de ces discussions. Il ne faut pas sous-estimer l’impact de ces discussions. En effet, comme le montre une recherche préliminaire de Fabian Georgi sur l’ICMPD, des consultations informelles entre gouvernements ont souvent lieu avant l’adoption et la mise en œuvre de politiques concrètes.

Le retour à la pacification

Cependant, la gestion préconisée dans ce contexte pourrait aussi être vue comme une forme renouvelée des stratégies de contre-insurrection et de pacification. Ces stratégies, déjà mises en œuvre durant l’ère coloniale sous le concept de «gestion coloniale de l’immigration», servaient avant tout les intérêts de la métropole, comme l’ont souligné Wael Garnaoui et Montassir Sakhi en analysant le cas de l’Afrique du Nord. Ces tactiques ont évolué en pratiques réinventées, largement appliquées dans le Nord comme dans le Sud global. Elles servent à justifier un contrôle policier basé sur le profilage racial, mais aussi à masquer la manière dont le pillage du Sud continue d’alimenter les inégalités économiques et l’érection de murs et de barrières innombrables.

Dans ce contexte, l’analyse de Mark Neocleous sur l’histoire du pouvoir policier est particulièrement révélatrice. Elle met en lumière une approche stratégique qui combine l’utilisation de la force et la promesse de développement pour neutraliser la résistance et soumettre une population. Cette approche, qui peut être considérée comme une forme de gestion des migrations, est au cœur des tactiques de «contre-insurrection» et de «pacification».

Dans son ouvrage Pacification: Social War and the Power of Police (Pacification: guerre sociale et pouvoir policier), publié en 2025, Neocleous utilise « le concept de pacification pour saisir les mécanismes par lesquels l’ordre capitaliste se constitue, le travail salarié se fabrique, des sujets obéissants se créent et la domination est contrôlée, faisant de l’État moderne une machine de pacification ». Selon Neocleous, « la contre-insurrection est l’une des façons dont s’articule la prose de la pacification », une prose où les « pauvres errants » sont toujours considérés avec suspicion, un « groupe de personnes “sans maître” perpétuellement associées à la rébellion, apparemment inatteignables par la loi et échappant aux formes de contrôle coercitif susceptibles de les maintenir sous contrôle ». Sans surprise, ces personnes ‘sans maître’ «deviendraient, comme elles le sont encore aujourd’hui, une cible centrale de la pacification».

La contre-insurrection et la pacification, pour Neocleous, ce sont des tactiques étatiques visant à maintenir la domination impériale. Pour y arriver, l’auteur explique que les États recourent simultanément à la force et à la manipulation. Il évoque le conflit au Vietnam mené par les États-Unis et la stratégie de l’armée coloniale française en Algérie dans les années 1950, qui visait à « séduire la population » tout en maintenant un contrôle colonial, en dissimulant sa brutalité militaire derrière des promesses de modernisation.

La doctrine actuelle de gestion des migrations repose sur une logique similaire. Ce concept est fermement ancré dans une double approche comparable. D’une part, cette approche consiste à freiner la mobilité en recourant à la force. Cela se fait notamment par le biais de la coopération policière et des expulsions. D’autre part, cette approche vise à contenir et à marchandiser la mobilité. Pour cela, des programmes de développement et des «voies légales» sont proposés. Cependant, «séduire» une population signifie désormais avant tout orienter, réguler et normaliser la mobilité, ainsi que pacifier les mouvements potentiels (in)désirables.

Cette stratégie se traduit par l’imposition de régimes de visas et d’expulsion, la mise en place de projets de développement axés sur le confinement, ou encore l’utilisation de la promesse de voies légales comme levier de pression sur les gouvernements du Sud. Ces derniers sont ainsi contraints soit de restreindre la libre mobilité, soit de contribuer à l’extraction de cette main-d’œuvre migrante, qui est à certains égards indispensable à l’économie métropolitaine ou périurbaine.

En somme, l’aide au développement est un processus de pacification, car elle vise à neutraliser toute mobilité potentielle. Les régimes de visas, qui imposent des procédures humiliantes pour accéder à des communautés fermées ou à des forteresses, relèvent de la pacification. Le contrôle policier racialisé relève de la contre-insurrection, car les personnes considérées comme illégales sont traitées comme des insurgé.e.s, voire comme des personnes «sans maître».

Ce que l’industrie des régimes frontaliers présente aujourd’hui en grande partie comme une migration «sûre, ordonnée et régulière» est donc une réincarnation des tactiques de pacification et de contre-insurrection profondément enracinées dans la perception qu’ont les empires néocoloniales du mouvement autonome comme une menace pour l’ordre mondial actuel, mais aussi comme une source potentielle de profits.

La criminalisation et la diabolisation des personnes en situation irrégulière sont souvent associées à l’expansion du recrutement de main-d’œuvre. Le volet «développement» de cette approche de gestion, que l’on présente généralement sous le nom de «lutte contre les causes profondes de la migration irrégulière», et la promotion des voies légales constituent, eux aussi, les deux faces d’une même médaille. À travers le monde, on assiste à une multiplication des programmes de recrutement de main-d’œuvre.

Ces dispositifs, qu’il s’agisse des campagnes visant à attirer du personnel médical tunisien vers le secteur de la santé en Allemagne ou en France ou du recrutement par l’Arabie saoudite de travailleurs domestiques en Éthiopie, sont sans cesse salués par les gouvernements de Nairobi ou du Caire pour leurs retombées en termes de transferts de fonds. Ils constituent pourtant des symboles de l’extractivisme néocolonial de notre époque.

Néanmoins, comme le fait remarquer Neocleous, « le mur a davantage trait au contrôle de la mobilité qu’à l’inclusion ou à l’exclusion ». En effet, les régimes frontaliers en Europe ou en Amérique du Nord, mais aussi en Afrique du Sud, en Libye ou en Algérie, ont toujours adapté ou renforcé les réglementations en matière d’immigration et les mesures de répression à l’encontre de la mobilité des migrants en fonction de l’évolution de la demande d’une main-d’œuvre surexploitable et qualifiée.

Cependant, la hiérarchisation actuelle des flux migratoires en Afrique trouve son origine dans l’héritage du colonialisme, qui a «instrumentalisé la différence». Le nationalisme a été ouvertement adopté, et continue d’être adopté, comme remède par les élites postcoloniales pour que leur emprise sur le pouvoir soit conservée. En Afrique, ce nationalisme se manifeste «le plus souvent» comme «une idéologie étatiste conçue pour gérer la main-d’œuvre et maintenir l’ordre», selon Dapo, et trouve ses racines dans les «clivages marqués entre travailleur·se·s citoyen·ne·s et travailleur·se·s non citoyen·ne·s».

De l’anticommunisme à la guerre contre les migrations

L’obsession grandissante pour la gestion des migrations qui touche aujourd’hui l’ensemble du continent s’inscrit dans un contexte où l’épanouissement de perspectives dépassant le cadre de l’État-nation est fortement limité. En effet, la mobilité et le travail sont de plus en plus marchandisés, ce qui sert non seulement l’accumulation du capital et du savoir dans les pays du Nord, mais trouve également un terrain fertile dans les capitales africaines. À terme, le pilier central de la gestion des frontières, à savoir la coopération policière entre les États du Nord et du Sud, permet non seulement de contrôler et de contenir la mobilité de la population, mais aussi de maintenir les élites au pouvoir.

En 1961, Fanon l’avait déjà clairement affirmé: «L’armée et la police constituent les piliers du régime ; une armée et une police conseillées par des expert.e.s étranger.e.s.» La gestion des migrations n’est cependant que la dernière forme de la contre-insurrection par procuration, depuis que l’effondrement des empires européens a donné naissance à un nouvel ordre néocolonial. Dans ce contexte, le contrôle de la population, l’ordre public et l’extraction des ressources dans le Sud devaient être maintenus grâce au soutien policier de l’ancien maître, tandis que les discours justifiant et facilitant ce nouvel ordre n’ont cessé d’évoluer.

Dans les années 1940, le principal prétexte invoqué par les gouvernements du Nord pour maintenir leur soutien policier et militaire au shah Reza Pahlavi en Iran, à Augusto Pinochet au Chili ou à Joseph-Désiré Mobutu au Congo était leur opposition farouche à tout rapprochement avec l’Union soviétique. Pendant les décennies qui ont suivi, l’anticommunisme et la prétendue menace d’un alignement vers l’Est sont restés le principal prétexte avancé par les gouvernements du Nord pour fournir à leurs alliés, dans les pays désormais décolonisés, des équipements policiers et militaires destinés à maintenir ce nouvel ordre.

Au début des années 1980, la «guerre contre la drogue» menée par le gouvernement américain a commencé à remplacer progressivement l’anticommunisme comme prétexte. L’objectif était de fournir des équipements policiers aux élites alliées. À la suite des attentats du 11 septembre 2001, le mythe de la lutte contre la drogue a été supplanté par la «guerre contre le terrorisme». Ce changement a fourni aux gouvernements un prétexte encore plus efficace pour militariser et racialiser toujours plus les forces de police à l’échelle internationale. Enfin, la «crise migratoire» de 2015 en Europe a une nouvelle fois fait basculer le discours, permettant depuis lors d’importantes livraisons d’équipements policiers et de technologies de surveillance par les gouvernements du Nord aux forces de police, militaires et aux garde-côtes du Sud, sans cesse justifiées par la «lutte contre la migration irrégulière».

De leur côté, les élites et les régimes du Sud ont tout intérêt à suivre une stratégie consistant à tirer parti des fonds destinés à la gestion des frontières, en constante augmentation, mis en place par les États du Nord, l’ICMPD ou les agences des Nations unies, afin de doter leurs forces de sécurité d’équipements modernes et de formations, et de maintenir leur emprise souvent incontestée sur le pouvoir.

À travers ces fonds, les États européens ont fourni des navires de patrouille ou du matériel de surveillance aux garde-côtes d’Égypte, de Tunisie, du Maroc et du Sénégal, des équipements de police aux organismes de sécurité aux frontières du Ghana, de Côte d’Ivoire, du Niger et d’Algérie, ainsi que des outils de collecte de données biométriques et d’autres équipements aux autorités aéroportuaires du monde entier. Dans le cadre de projets de gestion des frontières financés par l’UE, même la tristement célèbre milice des Janjaouid, connue sous le nom de Forces de soutien rapide et qui mène actuellement un nouveau génocide au Darfour, a été équipée.

En somme, la gestion de la migration ne la rend pas plus sûre, mais elle favorise le pillage des ressources fossiles et humaines, le renforcement des divisions raciales et l’émergence de forteresses inaccessibles. Cependant, si nous considérions avec le plus grand sérieux l’appel de Mbaye Bashir Lo à la souveraineté, à la libération et à la justice, au-delà de l’indépendance nationale, la gestion des frontières et des migrant.e.s qui les franchissent ne devrait pas être une priorité. Au contraire, un retour à l’esprit rebelle de la Position africaine commune sur la migration et le développement de 2006, qui qualifiait l’exploitation de la main-d’œuvre ou la sécurisation de la migration de menace, pourrait constituer un premier pas vers la reconquête de l’influence du continent sur la migration et la réinvention des frontières.

Cet article a été publié pour la première fois par la Review of African Political Economy.