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Algérie: Travailleurs sous surveillance, syndicalistes sous les verrous

Article par Ahmed Saadi

La répression politico-judiciaire vient de franchir un nouveau palier en Algérie. Le 5 juillet 2025 – jour symbolique du 63e anniversaire de l’Indépendance – Saïdi Lounis, secrétaire général de la fédération nationale des cheminots affiliée à l’UGTA, a été arrêté et placé sous mandat de dépôt. Son tort ? Avoir notifié une grève illimitée dans les règles, après épuisement de tous les recours de médiation et de dialogue social. Le même jour, il a été brutalement écarté de ses fonctions syndicales. Un coup double, sans précédent, contre un droit fondamental et constitutionnel : la liberté syndicale.

Il ne s’agit pas d’un acte isolé. Il s’inscrit dans une série d’attaques méthodiques contre toute forme d’organisation autonome, qu’elle soit syndicale ou politique. Quelques jours plus tôt, Mohcine Belabbas, ancien président du RCD, la justice confirme sa condamnation à six mois de prison ferme. L’arbitraire devient la norme. Le droit devient un outil de punition.

Un droit de grève criminalisé

Le document publié par la fédération des cheminots le 25 juin 2025, que nous reproduisons ici, respecte rigoureusement le Code du travail et les dispositions du dialogue social. Il énumère les violations persistantes de l’administration de la SNTF (Société nationale des transports ferroviaires) : refus de dialogue, répression des délégués, entrave à l’organisation des élections syndicales, intimidations et mutations arbitraires, privation de droits sociaux, etc.

Face à ce blocage, la fédération annonce une grève illimitée à partir du 7 juillet. Mais au lieu d’ouvrir les canaux de discussion, les autorités ont préféré frapper vite et fort. L’arrestation de Saïdi Lounis est un acte d’intimidation destiné à faire taire toute contestation.

Le plus inquiétant ? C’est le fait que cette répression vise une structure affiliée à l’UGTA, centrale historiquement proche du pouvoir et pour beaucoup partie intégrante du pouvoir. Cela signifie que même les organisations “loyales” ne sont plus à l’abri.

Et cela survient alors même que des voix s’élèvent depuis des mois contre les nouvelles lois syndicales de 2023, accusées de transformer les délégués syndicaux en délinquants potentiels. Le Parti des travailleurs (PT) y voit un précédent gravissime, qui remet en cause l’immunité syndicale, garantie par la Constitution et les conventions internationales ratifiées par l’Algérie, notamment la Convention n°87 de l’OIT.

Un climat de peur et de représailles

L’affaire Saïdi n’est pas unique. Elle fait écho à d’autres formes de répression plus silencieuses : mutations punitives, sanctions déguisées, harcèlement administratif, etc. Haroun Hamadou, informaticien à la United Tobacco Company, a été muté, puis licencié, pour avoir tenté de créer une section syndicale. D’autres militants, moins médiatisés, subissent la même pression.

Au sein du secteur privé, le droit syndical reste un leurre. Des entreprises préfèrent licencier massivement plutôt que de réintégrer des grévistes, comme ce fut le cas avec Numelog (groupe Cevital, premier employeur privé en Algérie). Le coût de la désobéissance syndicale ? L’exil professionnel, la précarité ainsi que le silence imposé.

Une dérive autoritaire assumée

Ce que révèle cette séquence, c’est la consolidation d’un régime de plus en plus hostile à la contestation. Chaque action collective est perçue comme une insubordination. Chaque voix dissidente se trouve étouffée. Et pendant que 250 prisonniers pour des faits de militantisme politique ou d’opinion attendent une grâce hypothétique, ce sont plus de 6 000 délinquants de droit commun qui bénéficient de la clémence présidentielle. Une hiérarchie de valeurs qui en dit long sur les priorités du pouvoir.

Un appel à la vigilance et à la solidarité

Ce qui se joue dans l’affaire Saïdi Lounis dépasse le cas individuel. C’est l’avenir du syndicalisme algérien qui est en jeu. Le respect du droit de grève, l’indépendance syndicale, la liberté de s’organiser et de revendiquer sont des piliers de toute société démocratique. En les brisant, le pouvoir isole encore davantage une société déjà fracturée.

La libération immédiate et inconditionnelle de Saïdi Lounis demeure essentielle. La tendance inquiétante à la criminalisation des droits sociaux appelle une prise de conscience collective de la part des syndicats, des acteurs politiques, de la société civile et du grand public.

Il ne s’agit pas seulement de défendre un homme. Il s’agit de défendre un droit. Et derrière ce droit, une dignité collective.

Sources :

  • Communiqué de la Fédération des cheminots affiliée à l’UGTA, 25 juin 2025
  • Déclaration du Parti des travailleurs (PT), 6 juillet 2025
  • Rapport d’observation des atteintes aux droits syndicaux, LADDH (2025)
  • Convention n°87 de l’OIT sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical : https://www.ilo.org/dyn/normlex/en/f?p=NORMLEXPUB:12100:0::NO::P12100_ILO_CODE:C087
  • Constitution algérienne de 2020, articles 69 à 71