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Les techniques de guerre secrètes des Émirats arabes unis en Libye et au Soudan

Article par Akram Kharief / RLS




Introduction



Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est devenue un terrain d’affrontement stratégique pour des puissances régionales et internationales. Les Émirats arabes unis (EAU) y ont développé une présence discrète mais constante et surtout décisive, au croisement des enjeux sécuritaires, économiques et idéologiques. L’influence d’Abou Dahbi ne s’arrête cependant pas aux frontières libyennes : elle s’étend au Soudan, dans la région du Darfour, et jusqu’à la ville portuaire de Bossasso, en Somalie, point de pivot logistique au service d’une ambition régionale plus vaste.

Cet article tente d’analyser cette stratégie de puissance à travers trois axes : l’axe militaire, l’axe d’influence indirecte et l’axe juridique. Il s’appuie sur des données OSINT, des rapports d’experts, des sources ouvertes médiatiques et des publications spécialisées. Il entend fournir une lecture intégrée des dynamiques d’ingérence hybride mises en œuvre par Abou Dhabi dans ces zones de tension.

Axe militaire : projection à distance, soutien logistique et guerre par procuration

Les Émirats arabes unis ont mis en place depuis 2014 un dispositif militaire multiscalaire qui leur permet d’agir sur plusieurs théâtres sans présence conventionnelle massive. Ce dispositif repose principalement sur trois mécanismes : le soutien logistique aérien, la fourniture d’équipements militaires à des groupes alliés, et l’utilisation d’acteurs non étatiques comme bras armé de leur politique extérieure.

Même si l’échelle humaine de cette stratégie est légère, il n’en reste pas moins que l’effort économique d’Abous Dhabi est énorme en termes d’investissement en infrastructures. En Libye, les EAU ont fait de la base d’al-Khadim, située à l’est de Benghazi, un centre névralgique de leur présence. Plusieurs fois agrandie et équipée de moyens modernes, elle abrite des drones chinois Wing Loong II depuis 2016. Ces avions sans-pilotes sont opérés et maintenus par des équipes émiraties, pour soutenir les opérations de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar. Cette base a également servi de plateforme pour des frappes ciblées dans le sud libyen contre des groupes affiliés à al-Qaïda ou à l’État islamique, mais aussi contre des forces hostiles à Haftar.

Conjointement, des dizaines de vols militaires cargo en provenance d’Abou Dhabi ou de la base d’al-Dhafra ont été enregistrés vers Benghazi et Tobrouk. Ces vols, souvent opérés par des sociétés-écrans (comme Reem Air ou Global Aviation Logistics), transportent munitions, pièces détachées, véhicules blindés et équipements de surveillance. Ce soutien aérien constant permet à Haftar de maintenir une capacité offensive malgré l’embargo onusien.

Au Soudan, les Émirats ont apporté un soutien direct aux Forces de soutien rapide (RSF) dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo (Hemedti) depuis le début du conflit. Ce soutien inclut des livraisons d’armes, du renseignement et un appui logistique. Plusieurs cargaisons aériennes entre Abou Dhabi et Nyala dans le Darfur soudanais, ont été observées entre 2023 et 2025, certaines via Bossasso en Somalie. Les RSF ont ainsi pu maintenir leur emprise sur une partie du Darfour et du Kordofan, malgré l’opposition de l’armée régulière soudanaise.

Bossasso, enfin, joue un rôle central comme point d’entrée logistique discret. Ce port du Puntland (un État sécessionniste somalien), officiellement exploité par une filiale de DP World, sert Hub logistique pour le transbordement de matériel militaire vers la Libye et le Soudan. Des conteneurs non inspectés y transitent, chargés sur des navires commerciaux à destination de ports contrôlés par les alliés émiratis.

Encadré – Le Puntland en bref

Le Puntland est une région autonome du nord-est de la Somalie, fondée en 1998. Contrairement au Somaliland, il ne revendique pas l’indépendance, mais fonctionne avec ses propres institutions.

Stratégiquement situé sur le golfe d’Aden, il abrite le port clé de Bosasso et sert de base avancée dans la lutte contre la piraterie et le terrorisme. Le Puntland est également un terrain de rivalité géopolitique, notamment entre les Émirats arabes unis, le Qatar et la Turquie.

Les Émirats y ont établi une base militaire et formé des unités de sécurité locales, renforçant leur présence dans la Corne de l’Afrique.

Axe indirect : Softpower, leviers idéologiques et contrôle économique

Au-delà de la puissance militaire, la stratégie émiratie repose sur une politique d’influence indirecte fondée sur trois piliers : le financement idéologique, les investissements économiques ciblés, ainsi que l’usage d’acteurs civils ou humanitaires comme vecteurs d’influence.

En Libye orientale, les Émirats soutiennent activement les réseaux salafistes Madkhalistes, proches de Riyad mais favorables à l’autorité. Ces groupes, tolérés voire encouragés par Haftar, jouent un rôle de contrepoids aux Frères Musulmans et aux milices plus autonomes. En retour, ils promeuvent un islam qui légitime l’ordre établi, désamorce les contestations populaires et s’oppose à toute politisation de la religion.

Le courant madkhaliste : un salafisme loyaliste au service du pouvoir

Le madkhalisme, du nom du cheikh saoudien Rabee’ al-Madkhali, est un courant salafiste né en Arabie saoudite dans les années 1990. Il se caractérise par une obéissance stricte à l’autorité établie, même injuste, et par une hostilité ouverte envers les islamistes politiques comme les Frères musulmans.

Soutenus par certains cercles du régime saoudien, les prédicateurs madkhalistes – dont Rabee’ al-Madkhali, Muhammad al-Banna ou Ubayd al-Jabiri – ont exporté leur influence en Afrique du Nord, notamment en Libye après la chute de Kadhafi.

Dans les zones contrôlées par Khalifa Haftar, ce courant s’est institutionnalisé : plusieurs brigades armées et prêcheurs affiliés madkhalistes, comme Ashraf al-Mayyar ou Jalal al-Mahdi, jouent un rôle religieux et sécuritaire de premier plan. Hostiles à toute forme de contestation politique, ils participent activement à la lutte contre les islamistes rivaux et utilisent les mosquées comme relais d’influence idéologique.

Les Émirats investissent aussi dans les infrastructures et les services. À Benghazi, plusieurs entreprises proches du pouvoir émirati ont participé à des projets de reconstruction post-conflit, dans le bâtiment, la téléphonie ou la sécurité privée. Ce type d’engagement économique donne à Abou Dhabi une image de partenaire de développement, tout en consolidant ses relais locaux.

Dans le Sud libyen à la frontière avec l’Algérie, on retrouve la sulfureuse Mabrouka Cherif, ancienne cheffe du protocole et confidente de Muammar Kadhafi qui s’est transformée quinze ans plus tard en représentante de Haftar dans la région de Ghat et locomotive du développement local, grâce au financement des Emirats.

Au Soudan, le partenariat avec Hemedti s’est également matérialisé dans le secteur de l’or. Des compagnies émiraties ont été accusées d’acheter de l’or extrait illégalement des zones sous contrôle RSF, via des circuits opaques transitant par Dubaï. Ce commerce parallèle prive l’État soudanais de revenus et renforce l’autonomie financière des RSF, qui échappent à tout contrôle budgétaire.

À Bossasso, la stratégie de soft power passe par des projets de développement communautaire, des accords de coopération portuaire et une forme d’aide humanitaire ciblée. Dans ce sens, la frontière entre intérêts économiques, diplomatie humanitaire et objectifs stratégiques est floue, mais efficace. À commencer par le port et l’aéroport qui donnent à la région sécessionniste les attributs d’un État et en font un hub commercial florissant.

Axe juridique : contournement des normes et zones grises du droit

L’un des traits les plus caractéristiques de la stratégie émiratie tient à sa capacité à agir dans les marges du droit international tout en évitant les sanctions. En Libye comme au Soudan, les Émirats ont développé une pratique sophistiquée d’évitement juridique, en exploitant les failles des régulations multilatérales, en s’appuyant sur des intermédiaires privés ou étrangers, et en dissimulant leurs opérations sous des apparences civiles. Il faut en outre dire que les Emirats connaissent une sorte d’impunité de la part des capitales occidentales qui ferment souvent les yeux sur le rôle joué par Abou Dhabi dans le trafic d’armes ou d’or.

Depuis 2011, la Libye est soumise à un embargo onusien sur les armes (résolution 1970 du Conseil de sécurité). Pourtant, de multiples rapports du Panel of Experts de l’ONU ont documenté des livraisons répétées de matériels militaires émiratis en faveur du camp Haftar. Entre avril et juillet 2025, plus de 30 vols militaires de type Il-76 ont été enregistrés entre les EAU et Benghazi, certains identifiés comme appartenant à des compagnies privées sous contrat avec Abou Dhabi, comme Sky Prime Aviation ou Rubystar Airways.

Résolution 1970 : l’embargo sur les armes en Libye

Adoptée le 26 février 2011, la résolution 1970 du Conseil de sécurité de l’ONU impose un embargo total sur les armes à destination de la Libye, en réponse à la répression du régime Kadhafi. L’objectif est d’empêcher l’escalade militaire et de protéger les civils.

Malgré cette interdiction, l’embargo a été violé à grande échelle par plusieurs États et acteurs étrangers, contribuant à la prolongation du conflit.

Les EAU préfèrent déléguer l’usage de la force à des intermédiaires : l’Armée nationale libyenne, les RSF soudanaises, ou même des sociétés militaires privées (comme Black Shield ou Allegiance). Cette logique d’« outsourcing » leur permet de garder une distance juridique avec les actes commis, tout en exerçant une influence opérationnelle réelle.

Le cas du port de Bossasso, en Somalie, illustre parfaitement cette approche hybride. Officiellement loué pour des usages commerciaux par une société émiratie, DP World, le port sert aussi de point de départ à des cargaisons militaires à destination de la Libye et du Soudan. Selon plusieurs sources, des conteneurs chargés à Bossasso ont été repérés à Benghazi via des routes maritimes indirectes passant par le canal de Suez.

Enfin, cette stratégie juridique ne fonctionnerait pas sans la complaisance ou la paralysie des institutions internationales. En effet, le Conseil de sécurité n’a jamais imposé de sanction directe aux EAU pour leur implication en Libye. La plupart des mécanismes de contrôle, comme ceux du Comité 1970 ou du Groupe d’experts sur le Soudan, manquent de moyens, de volonté politique ou de consensus diplomatique pour agir. On a constaté très souvent des équipements militaires fabriqués exclusivement aux Emirats, utilisés par les milices de Khalifa Haftar, sans que cela ne provoque l’émoi de la communauté internationale.

Conclusion

Les Émirats arabes unis mènent en Libye, au Soudan et dans la Corne de l’Afrique une stratégie de puissance discrète mais structurée. Loin d’une politique de coups ponctuels, leur action repose sur une triple logique : projection militaire sans ancrage territorial, influence non coercitive à visée idéologique et économique, et exploitation des zones grises du droit international. Cette stratégie répond à une ambition claire : transformer Abou Dhabi en acteur sécuritaire incontournable sur le continent africain, sans recourir aux instruments classiques de domination.

Ce maillage territorial et fonctionnel illustre un nouveau type de présence étrangère : mobile, modulaire, légalement ambigüe, et profondément intégrée dans les fractures géopolitiques locales. Elle permet aux Émirats de s’adapter aux changements d’alliances, de contourner les pressions diplomatiques, et d’ancrer leur puissance dans les interstices du désordre.

Face à cette dynamique, les institutions multilatérales se trouvent confrontées à un dilemme : soit tolérer ce type d’action comme un moindre mal face au chaos, soit tenter de réaffirmer des normes juridiques et politiques aujourd’hui largement affaiblies.

Le risque qui se pose aujourd’hui est l’extension des zones de conflits vers des pays jusque-là «stables » comme le Tchad qui se retrouve impliqué dans le conflit soudanais, ou même l’Algérie qui abrite une forte communauté madkhali et où des tensions entre cette faction et celle des Frères Musulmans, aussi présente dans ce pays, pourrait mener à un conflit.